LA FEMME A-T-ELLE SA PLACE EN LOGE ?

 

Le thème proposé est apparemment de peu d’importance et semble plus lié à un phénomène de revendication qu’à un problème de nature ésotérique.

L’étude que j’en ai faite m’a reportée sur deux plans : le premier culture, historique, philosophique et social, le second, initiatique.

 

Quand on examine les événements en Europe Occidentale il est nécessaire de partir des principaux faits historiques qui ont marqués les XVIIIème et XIXème siècles et qui ont préparé l’évolution de la condition de la femme. Le XVIIIème siècle est celui de la Révolution Française et celui de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyens; le XIXème est celui des révolutions nationales dans toute l’Europe. Partout on lutte pour l’indépendance et la liberté ; le caractère qui domine l’Europe est la recherche de l’unification et de la liberté auxquelles s’ajoute la volonté d’appliquer et de rendre actif les principes des Lumières, de les réaliser dans l’homme, la société et la nation. En effet, le début du siècle transforme les idéaux cosmopolites des Lumières, qui avaient considéré la puissance de la raison humaine comme seul lien possible entre les hommes, en une nouvelle idée de peuple et de nation. Le XIXème siècle se ressent très fortementla révolution industrielle dont le développement est accompagné d’une importante avance de la science et de ses applications techniques ainsi que de nouvelles organisation et législation imposées par les nouvelles exigences.

 

La situation économique eut aussi une grande influence sociale car, si la Révolution française avait soulevé le problème des rapports entre classes sociales et en avait annoncé le conflit, la révolution industrielle accentua le contraste entre riches et pauvres et substitua la distinction économique à la séparation juridique. Mais il est fondamental de relever qu’à cette époque les classes de travailleurs, les plus humbles et les plus négligées, – et ici apparaît le problème de la femme – étaient en train d’acquérir une conscience politique et économique.

 

En ce qui concerne le courant des idées le XIXème siècle vit fleurir l’idéalisme, le positivisme, le romantisme, le réalisme, le libéralisme, les utopies socialistes et le socialisme réel. Si le surpassement des idées du XVIIIème siècle avait déjà été annoncé par Condorcet (1743-1794) quand il affirme que la science est à la base du progrès, sa génération et celle qui suivit restèrent trop théoriques et seulement Comte (1798-1857) concrétisa leurs idées. Un phénomène déterminant de cette époque fut la présence de divers courants qui portèrent le désarroi dans l’homme qui trouva des difficultés à concilier les opposés. Le cerveau humain est plein de doutes, incertain, tourmenté, divisé entre abstraction, métaphysique et formes de pensées d’utilité sociale ; l’homme vit dans un monde qui change frénétiquement, qui est instable et présente d’énormes problèmes de vie et de travail. Toutefois le siècle tout entier est sous l’enseigne du progrès et c’est sur ce fond que se déroule l’épopée de la femme. 

D’autre part, la Révolution Française donna naissance au mouvement de l’émancipation de la femme, soit par l’activité de nombreuses femmes parmi les révolutionnaires et contre révolutionnaires, soit par leur présence dans les tribunaux de la révolution. Les Tricoteuses avaient trouvé un moyen indirect d’entrer dans la sphère politique préparant la naissance de clubs d’empreinte jacobine. L’introduction dans la vie socio-politique de la fin du XVIIIème siècle se réalisa dans les classes les plus élevées dans la hiérarchie sociale par la création des salons: milieux mondains et intellectuels où les femmes, complètement exclues des académies, cabinets de lecture et des musées, privées du pouvoir économique et politique, insatisfaites de ce qu’elles avaient traditionnellement (mariage, fils, maison, passion), trouvèrent un antidote à leur ennui mais aussi une réponse à une recherche personnelle. Tenir un salon occupait les énergies, affirmait l’intelligence, développait les intérêts, ouvrait les horizons.

Il y a trois documents fondamentaux sur le progrès politique du rôle de la femme à la fin du XVIIIème siècle :

Sur l’admission des femmes au droit de cité de Condorcet (1790) qui examine la situation juridique de la femme critique tout les types de discrimination.

La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges (1791), est plus durement féministe et voulait mettre les femmes contre les hommes, commettant l’erreur de distinguer l’homme de la femme pour en démontrer l’égalité.

Vindication of the Rights of Women (1792) de Mary Wollstonecraft qui met en évidence que la Révolution Française n’a pas admis que l’humanité est double et que l’émancipation passe à travers la prise de conscience de la nature de chacun.

Ces trois documents sont inspirés à l’art.2 de la Déclaration de 1789 qui reconnaissait à chaque individu le droit absolu à « la liberté, la propriété, la science, la résistance à l’oppression » et définissait les femmes comme membres de la communauté humaine, sociale et politique.

Des lois de 1791 et 1792 apportèrent d’autres progrès (majorité au même age, état civil, divorce…) mais le rôle principal de la femme reste au sein de la famille, le premier projet de code civil présenté à la Convention en 1793établissait l’égalité des droits de l’homme et de la femme dans leur qualité de parents.

Le problème du vote féminin fut discuté au niveau théorique, dans les zones industrialisées nous remarquons que les socialistes utopistes, bien que parlant de liberté de la femme (Fourier, par exemple a une conception de liberté plus que d’égalité, d’affranchissement plus que d’émancipation) eurent une attitude tiède sinon négative, à l’égard du vote féminin. James Mill (1773-1836) excluait du suffrage ceux dont les intérêts étaient compris dans ceux d’autres individus –l’intérêt de la femme comme celui de l’enfant étaient liés à celui de l’homme qui ne demandait pas le droit de vote. Le même Jeremy Bentham (1748-1832) bien que plus utilitariste, avait démontré une lente adhésion au principe démocratique au suffrage universel. Une réaction favorable et un point de départ pour le féminisme fut donné par William Thompson, contemporain de Bentham (Appeal of one Half of Human Race, Women, against the Pretensions of the other Half, Men to retain them in political, and thence in Civil and Domestic Slavery) par John Stuart Mill (1806-1873) qui relève la contradiction entre principes et réalités sociales (The Subjection of Women).

Le XIXème siècle présente une image différente de la femme suivant que l’on en examine lapremière ou la seconde moitié: au début la littérature nous transmet des figures de femmes sans défenses, languissantes, complètement dépendantes du destin ou du vouloir de l’homme (généralement père ou mari). Ce sera la fin du siècle avec le développement industriel qui joue un rôle déterminant dans la vie féminine.

Pendant des siècles la femme avait été seulement compagne de l’homme, et son travail était domestique. Avec l’industrie qui a besoin de la force de travail des femmes, la condition de celles-ci devint encore pire car au travail traditionnel s’ajouta celui des industries. Le passage de l’activité à l’intérieur de la maison à un travail salarié ne fut pas, sous beaucoup d’aspects, une amélioration car il s’agissait toujours d’un travail mal payé et l’embauchement des femmes ne vient pas du fait que l’on leur reconnaissait des qualités mais que l’on voulait augmenter la production en réduisant les coûts. Les lois protectrices eurent une influence limitée et du point de vue social les ouvrières étaient refusées comme femmes à cause de leur activité non domestique alors que leur salaire était vu seulement comme une intégration au bilan familial. Toutefois l’entrée des femmes dans les industries fut positif parce qu’elle permit la socialisation et la prise de conscience d’une condition. Vu ainsi, le problème de la femme en cette période concernait exclusivement les classes les plus humbles. Cela est vrai seulement en partie parce que les bourgeoises découvrirent la philanthropie qui, d’un début occasionnel dicté par le confesseur, le mari ou le père, deviendra une activité indépendante et assumera une valeur éducative car la femme riche, socialement élevée pénétra la condition de l’autre et n’y resta pas toujours indifférente.

Ce préambule, bien que sommaire, est suffisant, pour expliquer l’art.3 des Constitutions d’Anderson lesquelles, rappelons-le virent la lumière en 1723, bien avant la Révolution Française à une époque qui présentait la société bourgeoise dédiée à l’activité commerciale d’empreinte fortement masculine. L’art.3 des Constitutions affirme « Les personnes admises comme membres d’une Loge doivent être des hommes bons et sincères, nés libres et d’âge mûr et discret, ni esclaves, ni femmes, ni hommes immoraux et scandaleux mais de bonne réputation ».

Cette affirmation fut renforcée par la déclaration des Landmarks. Dans leurs successives interprétations les Landmarks ont toujours été des limites fixes et invariables. Ce précepte à propos des Landmarks, justement parce que répété, alors que les Landmarks changeaient au fur et à mesure des temps et des circonstances comporte en soi une contradiction. Faire référence à des principes non définis et non écrits était une solution de commodité et la tradition orale fut interprétée et modifiée jusqu’au moment où l’Angleterre dogmatisa le contenu traditionnel des Landmarks (sec.XIX) et se figea dans la positon des Huit Points de Londres le 4 septembre 1929. Je crois devoir affirmercomme personne libre et surtout comme Maçon que la fermeture envers les changements, changementsétait et est la négation de l’esprit maçonnique et des ses idéaux et doit être considérée comme le résultat d’une absence de liberté intérieure et d’une manifestation tangible des limites et des discriminations. En bref la femme restait exclue des Loges.

Dès le XVIIIème siècle commençade la part des femmes la lutte pour leur admission dans la Maçonnerie. Il y eut une floraison de groupes mixtes dont les activités étaient assez douteuses et certainement sansaucun lien avec la Maçonnerie et de loges exclusivement féminines, reflets des logesmasculines auxquelles elles furent toujours soumises dans le ritualisme et dans les Travaux. Cette Maçonnerie fut dite d’adoption puisqu’elle fut reconnue par le Grand Orient de France le 10 juin 1776 et fut destinée aux femmes et filles de maçons. Les Loges d’adoption qui ont été définies par les Salons de la Maçonnerie accueillaient des femmes de la haute société et florissèrent jusqu’à la fin de l’époque napoléonienne pour décliner ensuite. La Maçonnerie féminine réapparut autour de 1860 mais il s’agissait d’une association ayant un but éducatif et philanthropique qui n’avait aucun rapport avec l’ésotérisme initiatique. Son initiateurfut Riche Gordon, disciple de Saint-Simon, qui voulait une Maçonnerie ouverte aux femmes et aux enfants.

La première figure de fondamentale importance pour la formation d’une Maçonnerie « mixte » fut la Française Marie Deraismes (1828-1894) qui se vit refuser l’initiation au Grand Orient de France après une période de collaboration. Ce fut seulement en 1882 dans la Loge “Les Libres Penseurs” de la Grande Loge Symbolique Ecossaise que Marie Deraismes reçut une régulière initiation qui fut toutefois contestée par le Gouvernement central de la Grande Loge et causa l’abattement des colonnes des “Libres Penseurs”. Marie Deraismes avec quinze femmes et un homme Georges Martin fonda le 4 avril 1893 la Grande Loge Symbolique Ecossaise Mixte de France dite aussi Droit Humain qui se diffusa et crût rapidement. La France vit aussi la naissance d’une Maçonnerie exclusivement féminine : La Grande Loge Féminine de France, fondée en 1952 et aujourd’hui florissante.

Le problème se fit aussi sentir en Italie et je me limite à rappeler que Garibaldi initia des femmes qui toutefois continua à trouver des obstacles : la Maçonnerie féminine a eu un développement très limité (le fait est encore vrai aujourd’hui – naturellement en disant limité je me réfère exclusivement au nombre et non à la qualité). La Maçonnerie masculine est de descendance anglaise (Grand Orient d’Italie) et a créé sur le modèle américain le groupe paramaçonniquedes Etoiles d’Orient (fondées entre 1867 et 1876 par Rob Morris).

 

 

 

 

Un phénomène particulier a été l’Obédience à laquelle je m'honore d’appartenir. 

 

L’actuelle Gran Loggia d’Italia Piazza del Gesù Palazzo Vitelleschi se forma en 1908 d’une scission du Grand Orient d’Italie; en 1953 un petit groupe, qui s’était séparé, commença à initier les femmes. Ce petit nombre de Maçons, dits du groupe Zuccarello du nom de son guide, rentra dans l’orthodoxie de l’Obédience faisant de celle-ci, qui allait prendre le nom que je viens de citer, une Obédience mixte à tous les effets ou mieux, pour citer les mots de son actuel Grand Maître, une Obédience d’hommes et de femmes qui non seulement ont rendu nul le dogmatisme des Landmarks mais ont su trouver dans la Tradition ésotérique la vraie justification de leur Travail commun. Peu soutenable me semblent les arguments de ceux qui affirment que la femme n’est pas à même de soutenir les épreuves initiatiques. L’histoire et le quotidien démontrent que la femme, même si elle n’est pas douée de force physique n’a pas moins de résistance que les hommes. Elle a su faire face à la souffrance, la torture physique et morale, la mort pour défendre une idée et la liberté des idées et il me semble évident que le courage féminin n’est en rien inférieur à celui de l’homme. Du reste la Maçonnerie ne demande pas à ses adeptes une force physique mais constance et courage pour dégrossir la pierre et construire le Temple intérieur et le Temple universel (notre rituel cite : la vertu est la force de faire le bien, accomplissement total du devoir). Plus absurde est l’accusation portée à la femme en Loge d’être objet de distraction : tous les Maçons savent que l’abandon des métaux et du monde profane de même que la concentration pendant les travaux rituels dépendent exclusivement de notre force intérieure de concentrationet du potentiel initiatique que nous réussissons à faire émerger. 

Mais nous tous Maçons, qui avons appris le langage des symboles et avons étudié et réfléchi sur ce que nous voyons à l’intérieur du temple, ne pouvons nier le rôle essentiel de la présence féminine dans la Tradition ésotérique maçonnique. Dans le Temple, les deux colonnes portent les mots sacrés et les symboles qui sont éléments essentiels et complémentaires puisqu’il est possible de comprendre le soleil uniquement en relation avec la lune et vice-versa. L’unité ne peut être rejointe si ce n’est dans le contraste car la différentiation ou numéro 2 ou binaire est indispensable à la connaissance du trois, Delta ou Unité, synthèse de la thèse (affirmation) et de l’antithèse (négation). L’exclusion des femmes des loges a été motivée par le fait que l’initiation maçonnique étant solaire il existe une incompatibilité avec la femme qui est lune. 

Il est vrai que la Maçonnerie qui plonge ses racines dans la culture antique, se relie aux cultes liés au passage des saisons et donc au cycle de la nature dérivé du mouvement apparent du soleil mais les divinités protagonistes étaient masculines et féminines. Mais sous un aspect plus important encore nous devons considérer l’initiation maçonnique comme une synthèse des qualités solaires et lunaires : les unes sont actives, créatives, génératrices et règlent la volonté et la tendance à la réalisation pratique et concrète; les autres sont passives, capables de gestation et conservatrices. 

Sont aussi lunaires l’imagination, l’émotivité, la sensibilité et la mémoire. Par conséquent l’initiation solaire ou lunaire n’indique pas une voie pour l’homme et une voie pour la femme mais le moyen de développer deux aspects complémentaires de l’être humain, aspects que le maçon doit apprendre à équilibrer. Mais alors, au-delà des motivations historiques et sociales dont nous avons parlé au début, pourquoi continue-t-on à considérer la femme incapable de recevoir l’initiation et, plus encore, d’être initiée ?

Ces questions trouvent de nouveau une réponse dans la société dans laquelle s’est construite la complexe Tradition maçonnique et il n’est pas superflu de rappeler que l’homme et la société naissent avant, et que viennent ensuite les croyances religieuses inventées soit comme explication de l’irrationnel, soit comme antidote à des peurs et des phénomènes dont les causes n’étaient pas connues, soit encore comme satisfaction du besoin d’un idéal. Je parle de l’Occident qui m’est plus familier mais je crois que nous pouvons étendre à l’Orient les même affirmations : la culture dans laquelle nous vivons (judéo-chrétienne pour l’Occident) a eu et a encore une forte influence. Peu d’espace a été laissé à la femme sinon dans son rôle d’épouse et surtout de mère. 

A partir d’Eve qui trahit l’ordre divin, sont nés tous les malheurs de l’humanité. Mais laissez-moi considérer Eve sous une lumière diverse;je la vois comme Prométhée, une des victimes de la répression du pouvoir. Eve, comme tous ceux qui ont aspiré et aspirent à un savoir libre, qui ont compris l’essence d’une science supérieure a été frappée sans pitié. Sur ses bases l’institution ecclésiastique a construit un rôle traditionnel féminin pécheur, maternel ou ancillaire. 

Nous devons, si nous voulons respecter notre engagement de maçons chercher, je le répète, nos réponses dans NOTRE Tradition. La femme a-t-elle sa place en loge ? Certainement oui, sans aucun féminisme et sans aucune rhétorique et non parce qu’une égale dignité lui est reconnue par des Constitutions politiques mais parce qu’elle est réceptacle des mêmes potentialités initiatiques de l’homme.

Laissez-moi conclure en disant que mon expérience dans une Obédience « mixte » m’a fait comprendre que dans cette union se réalise le message initiatique maçonnique et se manifeste un des aspects de la laïcité maçonnique : celui du respect de la personne humaine, de la connaissance et de la valorisation des différences qui font naître la vraie tolérance. Nous avons un profond respect pour une égalité dérivée de la conscience et qu’elle dérive de culture des diversités. Nous croyons aussi en une Maçonnerie qui n’est pas sclérotique et soumise, puisque profondément convaincus qu’une idée doit vivre et évoluer si elle veut se diffuser, continuer à être valide et croyable.

 

J’ai dit

Roberta Galli

Gran Loggia d’Italia